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Le garagiste

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Ce monsieur est précieux et très important pour votre mobilité. Car voiture vous avez. Nous reviendrons ultérieurement sur l’achat du véhicule. Que vous habitiez la capitale ou la province, nous ne pouvons vous déconseiller l’acquisition de cette maison ambulante qui donne une liberté de mouvements et d’horaires fondamentale aussi bien qu’essentielle à toute femme seule. Ne serait-ce que pour ne pas avoir à dépendre de raccompagnateurs ou de chercheurs de taxis chers et méchants.

Une voiture, c’est la liberté. Conduire est facile, d’autant que tout le monde conduit mal. Se faire injurier et traiter de bonne femme par les confrères qui sillonnent les rues et confondent le V de voiture avec celui de virilité est devenu un passe-temps qui ne doit plus vous révolter. Séjourner des heures dans les embouteillages est tout à fait énervant, mais permet aussi de se détendre et de laisser gambader un esprit préoccupé par mille activités contraignantes. Sans trop de culpabilité, tout le monde étant logé à la même enseigne. Bref, en avoir une est un must si l’on tient à être réellement indépendante et libre de ses mouvements.

Mais une voiture, ça s’entretient. Ça se vidange, ça se casse, ça tombe en panne et ça revient cher.

Cher, parce que les garagistes ont l’art de flairer la femme seule et incompétente à laquelle ils pourront expliquer d’un air savant que le joint de culasse devait être changé, que les bougies étaient fortement encrassées, et que les essais sur route facturés une somme astronomique s’imposaient. Que voulez- vous répondre à ça ? Le jargon vous submerge et vous impressionne malgré tout. Il faut reconnaître que le satané hoquet de votre carrosse vous a décontenancée et que la technique applicable aux humains n’a guère agi sur la machine à roues.

Faire « ouah » pour effrayer la bête n’a jamais été une garantie d’efficacité.

Qu’ils vous truandent, c’est normal. C’est leur métier. Vous le savez, pourtant vous y retournez. Pas par masochisme, mais par nécessité. Même si vous avez pris soin, avant d’aller consulter, de demander à un collègue ou un voisin la signification technique du gargouillement infâme qui a paralysé vos chevaux-vapeur et si vous arrivez en affirmant avec aplomb : « Il me semble que l’embrayage est mal réglé, il y en a pour deux minutes, soyez gentil, faites-moi ça rapidement », vous ne réussirez pas à impressionner le technicien. Il sait parfaitement que vous n’y connaissez rien. Sinon, vous ne seriez pas venue le voir.

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Remarque

Les hommes se font souvent rouler de la même façon. Sauf qu’eux ne l’avoueront pas, et que ce n’est pas votre problème. Ils n’aborderont jamais le sujet, préférant noyer le poisson et considérant que ce n’est pas une humiliation. Quand ils en font une affaire personnelle, c’est qu’ils ont des tendances paranos ou bien mauvais caractère.

Les femmes, elles, sont pétrifiées par cette injustice invalidante. A chacun selon ses compétences, voici donc quelques techniques employables.

Re-remarque

Après consultation des collaborateurs d’une grande firme automobile, il apparaît que les révisions rendues obligatoires par l’existence d’un carnet d’entretien ne le sont absolument pas en réalité. « C’est du marketing. » Autrement dit, vidangez soigneusement tous les 15 000 km, vous-même si vous en avez le courage (c’est « facile », paraît-il, et économique), mais ne considérez pas le véhicule comme un grand caractériel à ménager et à amener chez le médecin à intervalles régulier. N’y allez qu’en cas de symptômes rédhibitoires et incompréhensibles. Les factures s’allongent au-delà du raisonnable si vous vous jetez spontanément dans la gueule du loup. Les essais sur route auront permis à votre garagiste de libérer sa tension en allant voir sa mère ou sa maîtresse, et il aura toujours l’aplomb de les justifier par un « J’ai dû en faire des kilomètres, vous n’avez qu’à regarder sur votre compteur » auquel vous ne saurez que répondre car ce n’est pas un argument. Si vous rétorquez « En fin de compte, je vous paye pour aller vous balader », il vous clouera le bec par un « Ne soyez pas agressive » imparable. On ne dialogue pas avec des gens incohérents. Inutile de malmener son portefeuille et sa santé mentale.

Première technique

Faire celle qui s’y connaît pour ne pas se faire rouler. Long et douloureux, mais parfois efficace. Commencez par lire et apprendre par cœur le manuel placé dans la boîte à gants. Ensuite, trouvez-vous un copain collègue ou parent possédant le même véhicule. Dès les premiers ennuis, demandez l’avis autorisé du connaisseur. Pour éviter de l’importuner, décrivez-lui les symptômes en expliquant : « Je ne veux pas te (vous) déranger, mais la mécanique et moi nous sommes fâchés et j’aimerais ton (votre) avis compétent. » Flattez. Admirez sa supériorité. En l’occurrence, elle est tout à fait admirable. Vous trouverez toujours une bonne âme ravie d’être ainsi sollicitée, et prête à vous faire bénéficier de sa science et de son savoir. D’autant que vous ne lui demandez pas une contribution pratique. Tout le monde adore abreuver les femmes seules de conseils en tout genre. Conseil : notez religieusement sur un petit papier toutes les explications de votre consultant. Essayez de comprendre si cela vous paraît indispensable pour le présent et utile pour l’avenir, mais il y a fort à parier que vous décrocherez assez rapidement.

Quatre ou cinq phrases suffisent. Vous poussez fermement la porte de l’adversaire (le garagiste) et vous lui assénez le texte que vous aurez appris, par cœur, au préalable. Vous avez à la main carte grise et clés ; vous expliquez que vous êtes pressée et vous tournez les talons sans plus attendre.

Quand vous reviendrez, vous pourrez vous étrangler à loisir devant la facture ; demander les pièces soi-disant remplacées ; faire un scandale. Ça vous défoulera. Ça ne servira à rien, mais au moins, vous aurez essayé,

Deuxième technique

Séduire pour ne pas se faire rouler. Vous prenez des conseils de séduction sur un site de rencontre en ligne ou vous pouvez expliquer au gentil garagiste qui vous reçoit, tout souriant derrière sa blouse et son bureau, que vous avez actuellement des difficultés financières et que, si la note est trop salée, vous ne pourrez pas la payer. Que, malheureusement, vous avez besoin de votre voiture pour votre travail, mais que les temps sont durs et qu’il doit absolument éviter de vous assommer. Vous n’interprétez pas son sourire et son amabilité. Non, il n’est pas carnassier. Non, il ne se fiche pas de vous parce que vous êtes une bonne femme. Il est tout à fait sensible à vos arguments et à votre charme. Il se sent très chevalier servant. Il ne vous roulera pas, il se rattrapera sur les autres. Vous êtes fragile et démunie, vous venez le voir pour qu’il vous sauve la vie. Il est tellement peu habitué à cette gentillesse et à cette simplicité qu’il fond. « Bien sûr, ma petite dame, on va vous arranger ça, ne vous inquiétez pas. » Vous le remerciez abondamment. Vous débordez de reconnaissance. Vous êtes livrée pieds et roues liés. Avec un peu de chance, il vous épargnera les essais sur route et la curieuse métamorphose des dix minutes de main-d’œuvre en trois heures. Il ne vous offrira pas la gratuité de ses services (ou alors, c’est que vous êtes allée un tout petit peu trop loin dans l’offensive de charme), mais il vous les facturera honnêtement. Ce qui vous fera réaliser des économies dont vous n’avez aucune idée. Séduire, cela peut-être aussi fait rire, si le rôle de la femme effarouchée et perdue vous hérisse trop. Arrivez en lui disant : « Monsieur, je vous entretiendrais bien volontiers si j’en avais les moyens, mais malheureusement je ne les ai pas. » Racontez-lui qu’un méchant collègue vous a truandée, ça ne l’étonnera pas, et que sa tête à lui, sympathique, vous inspire nettement plus confiance. Vous êtes venue chez lui parce qu’on vous a vanté sa compétence et son honnêteté. Vous lui enverrez d’ailleurs toutes vos amies. Vous avez enfin trouvé le garagiste idéal et vous allez lui faire une publicité infernale. Tous ces arguments sont à déployer avant le début des travaux. Après ce sera trop tard, et il sera consterné pour vous. Il se souviendra peut-être la prochaine fois de votre charme mais vous aurez complètement loupé votre coup immédiat. Cette stratégie comporte par ailleurs un certain nombre de bénéfices secondaires, que l’on pourrait répertorier dans la rubrique « la séduction tous azimuts ». Sourire et accueil valorisants, narcissisants.

Troisième technique

Faire l’idiote. Ou comment jouer la séduction selon les recettes éculées mais qui marchent toujours. « Je ne sais pas ce qu’elle a, elle fait des bruits bizarres. » « Elle n’arrête pas de caler, je n’y comprends rien. Pourtant je tourne la clé. » « Dites, il faut lui donner à boire ? Je n’y ai jamais mis une goutte d’eau. On ne m’en avait pas parlé quand je l’ai achetée. Je croyais qu’elle se nourrissait d’huile et d’essence. » « Je n’y connais rien, je n’y comprends rien. Vous allez m’aider ? » Maquillez-vous soigneusement pour la circonstance. Ouvrez bien grand vos yeux adorables et candides. Le cas échéant, venez en renfort avec une collègue, une amie naturellement idiote ou prête à vous donner la réplique en jouant la complicité exaspérée avec le garagiste. Vous savez, la râleuse de service que personne n’aurait envie de secourir et à côté de laquelle vous faites figure d’adorable petite chose stupide. Evitez le renfort masculin quand il est ignare. Et même quand il est connaisseur. Ou alors ènvoyez-le tout seul, mais il n’est pas évident que cela modérera les ardeurs réparatrices de l’homme qui triture le tiroir-caisse après le moteur.

Vous êtes bête : on ne peut pas tout savoir, et vous êtes démunie devant les réalités matérialistes de la vie ; tout cela vous échappe. Vous n’auriez pas envie de voler au secours d’un homme qui arriverait désemparé avec sa chemise et son bouton en vous implorant de lui sauver la vie avant une réunion importante ? Vous n’avez jamais opéré ce genre de sauvetage facile ? Jamais retiré un sentiment de puissance et de supériorité devant un être qui baisse les armes devant votre savoir ? Pour une fois que vous avez l’occasion de montrer votre vulnérabilité, pourquoi vous en priver ?

Oui, vous êtes idiote. Mais c’est bien reposant une fois de temps en temps. Et si ça vous fait gagner quelques centaines de francs, avouez que ce n’est pas déplaisant !

Quatrième technique

Invoquer le mari qui viendra chercher la voiture. Vous arrivez en jouant comme vous le sentez : séductrice ou idiote. Et vous annoncez : « Mon mari passera la récupérer. A quelle heure sera-t-elle prête ? » N’oubliez pas d’arborer l’alliance que vous trimbalez au fond de votre sac pour toutes les circonstances où elle peut faire office d’amulette. Un anneau de rideau fera mieux l’affaire que les faux diamants rigolos que l’œil de votre garagiste pourrait confondre avec des vrais. Inutile de perdre votre temps à expliquer que votre mari aurait très bien pu la réparer mais que, malheureusement il n’a pas le temps en ce moment. Vous en feriez trop. Ce qui compte, c’est de vous présenter comme une dame qu’on ne doit pas rouler parce qu’elle a un soutien logistique dont la compétence et la hargne, de même que les pouvoirs, sont rendus indécelables par son absence Choisissez donc un garagiste pas trop proche de votre domicile car à force de vous voir passer seule au volant, il finirait par se douter que votre redoutable époux n’est qu’un fantôme. Pour donner plus de corps à ce mari qu’il ne verra jamais, coincez un bout de cigare dans le cendrier, ou empruntez une vieille paire de bottes en plastique ou de tennis éculées taille 52 fillette que vous poserez délicatement par terre, sur le tapis de sol.

Utilisez tous les accessoires que vous pourrez trouver : pipes et casquettes, etc. Et évitez les porte-clés marrants en forme de palme géante ou de cœur qui font dame quand même – ou alors offrez-vous le luxe d’afficher votre photo où figure à vos côtés un faux mari aimant.